Jeter les bases d’un monde nouveau (il n’y a pas que le covid19 comme virus nocif)

Les crises sont des amplificateurs et donc des révélateurs des bons côtés des êtres humains, des bons côtés de la société et du monde… mais aussi de leurs mauvais côtés, de leurs lacunes, de leurs incohérences, de leurs contradictions.

Avec la crise liée au coronavirus, le positif se révèle dans les applaudissements de 20h pour les personnels médicaux et hospitaliers, dans les initiatives des restaurateurs qui proposent leurs services pour les hôpitaux, dans ces personnes qui profitent de leur disponibilité de confinés pour aider les associations qui en ont besoin (notamment dans le domaine social et scolaire…), dans certaines entreprises qui – parce qu’elles peuvent se le permettre – paient à 100% leurs salariés confinés, sans recourir au chômage partiel de l’Etat et font des dons pour l’APHP… La liste n’est pas exhaustive, et c’est tant mieux!

Inversement, les mauvais côtés se révèlent aussi et certains ne sont manifestement pas encore prêts à profiter de cette crise pour prendre du temps, de la hauteur, interroger notre monde et s’interroger soi-même: ils sont prêts à redémarrer comme en 14, comme si de rien n’était, et veulent déjà rattraper le temps perdu sur le plan économique, se demandent uniquement quand et comment rattraper le retard de croissance, où il sera le plus rentable d’investir dans l’immobilier, quelles entreprises peuvent être raflées grâce à l’effondrement du cours de leurs actions… Il n’est donc nullement garanti que les leçons seront tirées de la crise que nous traversons actuellement.

Pourtant, si l’on veut bien faire preuve d’un minimum de lucidité et d’objectivité, les contradictions et dysfonctionnements de nos sociétés et économies ne manquent pas. Ce qui soulève de nombreuses questions.

Première question, celle de la mondialisation, de l’organisation des productions et de notre souveraineté en biens essentiels. Je ne m’appesantirai pas là-dessus, tant les aberrations sur notre approvisionnement en masques, en gel hydro alcoolique, en médicaments  ont clairement montré les limites et les travers de la mondialisation telle qu’elle a été conduite, avec pour seuls principes la concurrence sauvage, la course à la productivité et la rentabilité (le plus à court terme possible). Cela a induit une surconcentration des productions – prospérant sur la pauvreté des pays concernés – souvent très loin des lieux de consommation, au détriment de petites unités, plus proches… mais moins rentables (ce qui ne veut pas nécessairement dire pas rentables). La vieille sagesse populaire, mais certains l’ont oubliée, nous conseillait pourtant de ne pas mettre tous les œufs dans le même panier…

Deuxième question, celle de la place du travail. Le confinement de la moitié du globe a entrainé la cessation de travail pour des millions de personnes et un ralentissement brutal  de nos économies. Dans la foulée, les bourses ont dégringolé (sont-elles donc des activités de première nécessité pour ne pas avoir été fermées comme bon nombre d’entreprises ?). Cet effondrement économique montre bien qui produit la richesse réelle, ce sont les travailleurs, pas les boursicoteurs ! Le rôle de la finance et des bourses n’a été que d’amplifier la débâcle, même si le cours des actions est reparti à la hausse. Certains, des fonds de pensions aux fonds vautours, continuent d’ailleurs de faire leurs choux gras sur les difficultés et la misère des autres, en faisant main basse sur les actions dont le cours s’est effondré, pompant les ressources d’autres organismes. Dans la nature, on appelle cela du parasitisme.

Troisième question, celle de la croissance. Nous sommes en récession. Nous sommes en décroissance. C’est un vrai problème, et qui va faire des dégâts. Pourtant, là aussi, cette crise peut et doit nous interroger sur la place de la croissance dans l’économie.

D’abord au niveau des entreprises en nous interrogeant sur les objectifs de croissance. Car si certaines d’entre elles souffrent et vont souffrir (ou disparaître pour quelques unes, hélas), d’autres profitent de la crise (fonds vautours ; Amazone, dont les ventes explosent et qui ne contribue toujours pas à sa hauteur à l’effort collectif via les impôts et taxes; H&M qui ne paie pas ses loyers…) et d’autres se focalisent déjà sur leurs objectifs de croissance en 2020, parfois en dépit du bon sens, comme si l’économie et la consommation n’étaient pas quasiment à l’arrêt.

Ensuite au niveau macroéconomique, car cette récession n’était évidemment ni prévue, ni souhaitée. Et c’est peut-être l’occasion, là aussi, de remettre les choses à leur place et de redonner un peu de bon sens à la marche du monde. La croissance doit-elle être un objectif en soi, immuable et éternel? Je ne suis pas économiste et ne prétends pas détenir la vérité en la matière. Mais en essayant de faire preuve de bon sens, je me dis que nous vivons sur une planète qui a des limites physiques, dont les ressources ne sont donc pas infinies et qu’il est donc tout simplement impossible que notre population comme notre économie soient en perpétuelle croissance pour les siècles des siècles. Et que plutôt que d’attendre que des crises (sanitaires, économiques, guerres…) nous rappellent ces limites, il conviendrait peut-être mieux d’anticiper et d’inventer une économie respectueuse des limites physiques et des limites en ressources de notre planète, ce qui pose la question de la place de la croissance (est-elle un objectif ou une  conséquence?) et de sa maîtrise, à un niveau raisonnable… ou de son remplacement par la décroissance – elle aussi maîtrisée et non pas subie…

Quatrième question, celle des institutions financières, leur place, leur fonctionnement, leurs objectifs… et leurs moyens. On peut s’en réjouir sur un certain plan, mais il est cependant hallucinant, voire même indécent, de compter les centaines de milliards que l’on trouve, maintenant, pour sauver nos économies et nos grandes entreprises (pour les petites, c’est beaucoup moins sûr), après avoir entendu pendant des décennies que c’était la crise (quelle crise d’ailleurs, vu que nos PIB de pays riches ont augmenté de façon quasi ininterrompue depuis la seconde guerre ?), que nous n’avions plus les moyens pour les pauvres, pour les services publics, pour les hôpitaux et leur personnel – on en voit le résultat. Et là, comme en 2008 pour sauver les banques, plus de soucis, de la BCE au FMI en passant par toutes les instituions financières, c’est à qui va dégainer le plus de milliards.

Je ne peux m’empêcher aussi de relever le cynisme que cela comporte, de la part de nos dirigeants, d’envisager et de trouver tout à fait naturel de nationaliser des banques ou des entreprises lorsque tout va mal et qu’il s’agit de les sauver, pour les reprivatiser lorsque tout ira bien. Ce n’est pas là faire de la politique, c’est juste faire de la gestion, sur un plan uniquement comptable, financier, en faisant fi des hommes qui en vivent ou qu’elles servent.

Alors on peut se réjouir de la proposition d’annuler la dette des pays pauvres, mais c’est bien un moindre mal après les avoir pillés pendant des décennies, mis au service de la prospérité de nos pays riches (avec les dommages collatéraux que l’on sait, comme les systèmes de santé en Afrique, délabrés pour cause de restrictions budgétaires…). Et si c’est pour recommencer de la même façon ensuite, c’est vidé de son sens.

On doit donc s’interroger sur la place, le rôle et le contrôle de ces institutions financières, pour le moins opaques et non démocratiques.

Et il n’y a pas besoin d’aller bien loin. L’exemple pitoyable de l’Europe actuelle est révélateur, tout comme il l’a été dans les crises précédentes, en Grèce ou ailleurs. Ce qui pose d’autres questions : la solidarité, dont l’Europe fait tant défaut, peut-elle être intéressée ? Doit-elle être soumise à conditions et devenir un moyen de chantage, comme c’est toujours le cas? Peut-on alors toujours parler de solidarité ?

Cela m’amène, pour conclure, à parler des deux questions fondamentales que, me semble-t-il, révèle cette crise à nos sociétés malades – au sens propre comme au sens figuré.

D’abord, la question des valeurs. Car nos problématiques ne sont plus d’ordre financier, politique ou idéologique. Cela va maintenant, je crois, bien au-delà. La question fondamentale, c’est de savoir sur quelles valeurs voulons-nous (re)construire notre monde ? Sur la solidarité ? Sur l’individualisme ? Sur l’argent ? Sur le respect ? Sur l’humanisme ? Sur l’égoïsme ? Sur la fraternité…?

Une fois que l’on aura répondu à ces questions, il nous faudra tout remettre dans l’ordre, en hiérarchisant ces valeurs structurelles et en remettant ainsi à l’endroit notre monde qui marche depuis longtemps sur la tête.

Ce qui conduit nécessairement à la deuxième question fondamentale, celle de la fin et des moyens. Doit-on vivre pour travailler ou travailler pour vivre ? L’homme est-il au service de l’entreprise, ou l’entreprise au service de l’homme ? L’économie doit-elle servir la finance ou la finance l’économie ? Quelle est la finalité, l’exploitation des ressources naturelles ou la préservation de l’environnement ?

Tout ceci, toutes ces listes et questions ne sont, bien entendu, pas exhaustives. Mais les deux principes fondamentaux à définir pour construire une alternative pour nos sociétés et pour notre planète sont clairs : les valeurs qui serviront de base à la reconstruction et les finalités de cette reconstruction, les objectifs que nous voulons atteindre, avec quelle hiérarchie et en distinguant bien ce qui est une fin et ce qui est un moyen. Une fois clairement posés ces deux bases, les choix politiques en découleront.

Et tout ceci en gardant bien à l’esprit la leçon d’humilité que ce petit virus vient de nous donner.

Humilité, tout d’abord, en nous rappelant que nous avons toujours été, que nous sommes et que nous restons des animaux. Avec leurs fragilités, leurs points faibles, leur dépendance les uns des autres et leur dépendance dans leur environnement, dans tous les êtres vivants et dans la planète toute entière, qui a encore la mansuétude de les nourrir en son sein.

Humilité, ensuite, en nous rappelant, si nous ne l’avions pas encore réalisé, que nous n’avons atteint ni un triomphe économique et sociétal définitif, ni l’apogée de la civilisation, ni la fin de l’histoire, et que le monde que nous connaissons peut fort bien s’effondrer et laisser la place à autre chose… de pire ou de meilleur.

Et pour que ce soit le meilleur qui l’emporte, cela dépend surtout de nous. A deux conditions :

+ D’abord en ne mettant pas la charrue avant les bœufs, et donc en définissant clairement ce que l’on veut construire (les valeurs et les finalités) avant de se demander comment. Les mesures et propositions concrètes doivent découler de ce projet de société, sous peine de se limiter à des pansements sur des jambes de bois.

+ Ensuite en évitant l’écueil de la dispersion : le nombre d’organismes, de mouvements, de sites visant à transformer nos sociétés vers quelque chose d’humain et respectueux de l’environnement est pléthorique. Il est fondamental participer, comme nous le faisons ici. Il est tout aussi fondamental de rassembler et fédérer ces idées et ces énergies…

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